Le Noël de Martin

Au lendemain de Noël, Martin a voulu nous raconter son réveillon, celui de décembre 1902. Je lui cède alors ma plume.

‘Après plusieurs jours de préparatifs, nous voilà fin prêt pour le grand soir. Toute la famille est réunie autour de l’âtre, à regarder la buche de Noël lentement se consumer. Il faut qu’elle tienne 12 jours, jusqu’aux rois, comme le veut la tradition. Que l’hiver est rigoureux cette année. Nous nous réchauffons tant bien que mal, à débattre autour de sujets houleux, en famille. Un certain Dreyfus, qui agite tant les foules depuis quelques années, a animé le débat de ce soir-là, pendant que les enfants jouaient aux devinettes. Dans l’euphorie du moment (le vin aidant certainement) je me surprends même à pousser la chansonnette, que les enfants reprennent en choeur. Que c’est bon de se retrouver en famille ! L’ouverture de l’usine m’a pris tellement de temps que je n’ai pas vu passer ces 5 dernières années. Il est temps de se rattraper. Je tiens à garder des souvenirs de cette belle soirée, que j’immortalise en faisant venir le photographe de Bourg de Thizy, notre village. Je suis impressionné par toutes ces avancées. Figurez-vous qu’il y a 10 jours, ma femme et mes enfants sont allés à… une projection cinématographique ! Une grande salle obscure où des photos prennent vie et s’animent. Ah les frères Lumières font sacrément parler d’eux en ce moment.

On frappe à la porte. Ce sont nos ouvriers, ceux qui n’ont pas la chance d’avoir leur famille à leurs côtés, qui viennent nous souhaiter un joyeux Noël. Quelle joie de les recevoir, eux qui ont vu mes enfants grandir ! Je me sens tellement proche de ces braves gens, ils font partie de la famille. Il faut dire qu’ils vivent désormais à nos côtés, dans les maisonnettes qui leur sont réservées dans la propriété. Je les vois plus fréquemment que ma propre famille. Ma femme Ghislaine les accueille à bras ouverts et s’empresse d’ajouter 3 couverts sans oublier la place du pauvre, assiette réservée aux nécessiteux, si ils frappent à la porte. Le souper doit rester maigre et léger : pas question de se rassasier et de s’assoupir à la messe de minuit.  Les discussions à table vont bon train, l’un des ouvriers nous raconte la construction du métro à Paris où vit sa famille. Quelle étrange idée que de se déplacer sous terre, comme des taupes, animal que je chasse souvent du terrain. Cette affaire ne fonctionnera jamais. De toute façon Paris ne m’a jamais attiré, quelle ville sale et bruyante, jamais je ne pourrais y vivre.

L’heure de la messe sonne enfin. Nous prenons deux voitures pour nous rendre à l’église de Thizy, où le père Jacques nous attend. Je suis toujours admiratif de Lilas, notre cheval de traie. Fidèle au poste, qu’il pleuve ou qu’il vente, elle nous conduit au gré de nos envies. Elle aussi aura droit à son festin en rentrant, nous lui avons préparé une gamelle d’avoine. Mais nous n’en sommes pas là. La messe se déroule sans encombre, avec pour seul incident notable une crise de larmes de mon petit dernier, vite étouffée. Il est vrai qu’aujourd’hui nos moyens de pressions sont immenses : pas de cadeaux en rentrant ! De retour à la propriété, les festivités peuvent commencer : le chapon aux marrons fut excellent ! Demain, nous irons tous remercier notre voisin, Roger, qui l’a chassé rien que pour nous.

Je surprends les enfants à piquer du nez autour de la table. Vite l’heure des cadeaux ! je me délecte de leurs mines réjouies à la découverte de soldats de plomb et autres jeux d’adresse. Quand je pense qu’à mon époque une orange et du pain d’épices faisait mon bonheur. Ah les temps changent à une vitesse… vous ne trouvez pas ?’

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